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Principaux enseignements tirés de l'expérience eKash

par Par Flory Rukokora - Spécialiste technique des paiements, Afrique de l'Est et Australe - 8 avril 2026

AfricaNenda s'est associée au Rwanda pour soutenir le développement et l'évolution d'eKash, en fournissant un accompagnement technique, un renforcement des capacités et des conseils en matière de gouvernance et de conception du système. Grâce à cette collaboration, le Rwanda a transformé eKash en une plateforme de paiement locale, open source et durable, reliant les banques, les opérateurs de monnaie mobile et les commerçants. Dans l'entretien qui suit, notre spécialiste technique des paiements partage les principaux enseignements tirés du projet, en soulignant les défis rencontrés, les décisions cruciales et les leçons apprises qui peuvent guider d'autres pays souhaitant mettre en place des systèmes de paiement numérique inclusifs et interopérables.

1. Quel a été le moment le plus difficile du projet eKash et comment l'équipe l'a-t-elle surmonté ?

Le principal défi du projet eKash a été de s'accorder sur un modèle économique et opérationnel adapté à la diversité des acteurs, notamment les opérateurs de monnaie mobile, les banques, les institutions de microfinance et les SACCO. Ces acteurs opèrent sous des réglementations, avec des coûts, des modèles de revenus et des niveaux de risque différents. De ce fait, concevoir un modèle équitable et viable pour tous, sans privilégier aucun groupe, s'est avéré complexe. Ce manque d'accord a initialement freiné les discussions.

Pour surmonter ce défi, eKash a été positionné comme une infrastructure nationale partagée plutôt que comme une plateforme commerciale. La gouvernance a été renforcée, l'opérateur du système restructuré pour garantir sa neutralité et l'approche en matière de recouvrement des coûts et d'incitations a été clairement définie. Une fois que les participants ont compris que l'objectif était l'interopérabilité nationale au service du bien public, et non la concurrence avec leurs modèles économiques existants, l'adhésion s'est améliorée et l'adoption a progressé.

2. Quelle décision clé a eu l'impact le plus important sur la performance finale du projet ?

La décision la plus déterminante a été de restructurer l'opérateur du système afin d'améliorer la gouvernance, la neutralité et la responsabilité, grâce à des directives claires et précises de la part du décideur politique et de l'autorité de régulation. Cette restructuration a permis de résoudre des problèmes essentiels liés à la confiance, à la prise de décision et à l'alignement sur les objectifs du système national de paiement. L'autorité de régulation a clarifié que le système servait l'intérêt public, tandis que le décideur politique a clairement indiqué que l'interopérabilité était une priorité nationale, et non une simple option commerciale.

De ce fait, la gouvernance a été renforcée, le contrôle réglementaire consolidé et les participants ont acquis la certitude que le système était conçu pour servir l'ensemble du marché, et non des acteurs individuels. Cette refonte de la gouvernance a rendu possible tout le reste, notamment un soutien accru des participants, la capacité de garantir l'interopérabilité et une gestion des risques plus structurée.

3. Qu'est-ce qui vous a le plus surpris lors du passage de la conception à la mise en œuvre du projet ?

Ce qui m'a le plus surpris, c'est que le participant qui avait initialement résisté à l'initiative soit devenu par la suite l'un des premiers à adopter le système. Au départ, l'acteur dominant du marché était hésitant. Cependant, une fois la gouvernance renforcée et l'orientation politique et réglementaire clarifiée, ce même participant s'est rapidement intégré.

Cela a démontré que la résistance initiale n'était pas due à des limitations techniques, mais plutôt à un manque de clarté concernant la gouvernance, les incitations et l'orientation à long terme du système.

4. Si un autre pays lançait une initiative similaire, quels conseils lui donneriez-vous quant aux priorités initiales, ou aux actions à entreprendre différemment ?

Forts de l’expérience eKash, nous conseillons aux pays de privilégier la gouvernance, la confiance et les incitations avant la technologie.

Premièrement, il est essentiel de mettre en place les institutions adéquates dès le départ. Il faut s’assurer que l’opérateur du système est neutre et crédible, avec une séparation claire entre gouvernance et opérations, et un contrôle réglementaire rigoureux. Des règles claires en matière de propriété, de prise de décision et de responsabilité, dès le début, permettent d’éviter les résistances ultérieures, notamment de la part des acteurs dominants.

Deuxièmement, il convient de concevoir le modèle économique et de gestion des risques en tenant compte des différences entre les participants. Les opérateurs de monnaie mobile et les banques sont confrontés à des défis et des incitations différents. En prendre conscience dès le départ renforce la confiance et évite les retards importants lors de la mise en œuvre.

Troisièmement, il est crucial d’affirmer clairement et fermement l’orientation nationale. L’interopérabilité est une réussite lorsqu’elle est perçue comme une infrastructure publique nationale, soutenue par une désignation officielle, des obligations si nécessaire, et des attentes réglementaires harmonisées. Dans le cas d’eKash, une fois cette orientation clairement définie, l’adoption a progressé rapidement, même parmi les participants initialement hésitants.

Enfin, investissez tôt dans la préparation opérationnelle et le renforcement des capacités, et pas seulement dans la technologie. Des domaines comme la gestion de la fraude, le support client, les processus internes et la gestion du changement sont essentiels à la réussite concrète.

Si je pouvais changer une chose, ce serait de renforcer la gouvernance et la préparation des participants encore plus tôt, au lieu de supposer qu'ils s'adapteront naturellement une fois la technologie en place.


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