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De la vision à l’exécution : pourquoi les feuilles de route pour les IPN sont plus essentielles que jamais
par Sabine Mensah (AfricaNenda Foundation), Juliet Maina (BTCA), Dan Abadie (CDPI), Kay McGowan (DIAL), Deon Woods Bell (Gates Foundation), et David Porteous (Integral) - 31 mars 2026

Les gouvernements sont aujourd’hui appelés à accélérer la transformation numérique, tout en composant avec des budgets plus serrés et des attentes toujours plus élevées. Pourtant, ces efforts sont souvent financés de manière fragmentée, tiraillés ci et là par des priorités émergentes telles que l’intelligence artificielle (IA), et dispersés entre des ministères dont les calendriers ou les incitations sont rarement alignés. Le résultat est bien connu : les stratégies se multiplient, tandis que la mise en œuvre stagne. Les infrastructures publiques numériques (IPN) permettent aux pays d’accélérer leur programme de développement, mais seulement si ceux-ci parviennent à susciter la volonté politique nécessaire et à traduire des principes généraux en un plan séquencé que de multiples institutions s’engageront à suivre. C’est cela le rôle d’une feuille de route pour les IPN.
En juin 2025, nos cinq organisations ont publié une version bêta d’un Guide pratique pour l’élaboration des feuilles de route pour les IPN. Les travaux antérieurs sur les IPN avaient déjà défini ce concept et justifié son importance. Le Guide pratique s’attache à répondre à la question « comment » : comment les gouvernements peuvent-ils fixer des priorités, aligner les différentes institutions et déployer de façon séquencée les composantes fondamentales en tenant compte des réalités politiques et administratives ? Neuf mois plus tard, nous publions une version actualisée qui intègre les retours d’expérience des premiers utilisateurs, afin de mieux éclairer les initiatives lancées cette année.
Ce qui n’a pas changé : pourquoi les feuilles de route sont importantes
L’idée centrale reste la même. Les IPN sont par essence transversales : elles concernent les ministères, les régulateurs et les organismes d’exécution, et créent des rails numériques réutilisables qui permettent de déployer une multitude de services. Faute d’une feuille de route commune, le résultat attendu n’est pas une architecture cohérente, mais une répétition des efforts : des systèmes ininteropérables, des mandats qui se chevauchent et une mise en œuvre laborieuse. Il en résulte une perte de temps et de ressources aussi bien pour les gouvernements que pour les citoyens, sans compter le risque de voir émerger une frustration susceptible de compromettre la réussite de l’initiative d’IPN.
Une feuille de route pour les IPN est un type particulier de plan numérique. Elle s’appuie sur les principes des IPN, sans pour autant se réduire à un catalogue de technologies ou à une « vision » dépourvue de dimension opérationnelle. Elle établit une hiérarchie des actions, définit la structure décisionnelle et articule les étapes clés autour de cas d’utilisation prioritaires Elle ne saurait se substituer au leadership politique ou à la capacité de mise en œuvre. Toutefois, elle peut contribuer à renforcer l’efficacité de l’un comme de l’autre — en transformant une ambition générale en un cadre commun de décisions et d’étapes concrètes qui s’inscrivent dans la durée.
Pour les partenaires au développement, les feuilles de route des IPN vont au-delà de la simple orientation technique. Elles fournissent un point de référence commun qui permet de mieux coordonner les investissements, d’échelonner le soutien et de réduire la fragmentation entre les projets et les institutions. Une feuille de route bien définie peut aider à réduire les risques liés au financement mutualisé, à aligner l’assistance technique sur les priorités nationales et à obtenir des résultats plus durables de tous les départements ministériels.
Ce qui a changé : tirer davantage de leçons des premiers utilisateurs
La version bêta du Guide pratique (Playbook) a été lancée lors de la présidence du G20 par l’Afrique du Sud, alors que le pays s’apprêtait à boucler sa feuille de route nationale pour la transformation numérique, fondée sur les principes des IPN. Mené par une pluralité d’institutions, ce processus de neuf mois a permis de concrétiser l’approche de feuille de route : il a mis en évidence les conditions nécessaires à l’alignement des priorités au sein du gouvernement, ainsi que les facteurs qui tendent à ralentir cette dynamique.
Depuis lors, un nombre croissant de gouvernements ont indiqué qu’ils intégraient les concepts de l’IPN dans la refonte de leurs stratégies nationales. Plusieurs pays africains — dont le Nigeria, l’Éthiopie et le Rwanda — ont annoncé de nouvelles stratégies ou de nouveaux cadres numériques s’inspirant de l’approche des IPN. L’Afrique du Sud a entrepris les premières étapes de la mise en œuvre et a commencé à rendre publics les enseignements qu’elle en tire, notamment lors de communications parlementaires et lors du DPI Summit de 2025. En dehors de l’Afrique, le gouvernement britannique a publié une nouvelle feuille de route numérique pour la période 2026–2030, s’appuyant sur une longue tradition de planification itérative.
La version actualisée du Guide pratique reflète cet éventail d’expériences qui ne cesse de s’élargir. Plutôt que de proposer un modèle « idéal » unique, elle dégage des schémas récurrents d’un contexte à l’autre : la manière dont les pays fixent leurs priorités, gèrent les arbitrages et préservent la pertinence de leur feuille de route une fois la mise en œuvre lancée.
De la feuille de route à l’action — et les défis intermédiaires
L’élaboration d’une feuille de route d’IPN marque le début du travail, pas son aboutissement. Même lorsqu’ils disposent d’un soutien politique solide, les pays se heurtent à des obstacles prévisibles : pénurie de compétences, inertie des institutions, dépendance vis-à-vis des fournisseurs, cloisonnement des financements et évolution des priorités politiques.
Ce que nous constatons en revanche, c’est une demande croissante pour des échanges d’expériences entre gouvernements confrontés à ces contraintes. La version actualisée du Guide entend répondre à ce besoin : elle fournit aux praticiens un cadre commun pour formuler les problèmes, évaluer les options et constituer un socle de connaissances plus opérationnel sur ce qui fonctionne lorsque la transformation numérique se heurte à la réalité concrète des gouvernements.
Par ailleurs, le Guide actualisé propose désormais une sélection étoffée de ressources triées sur le volet, qui rend compte d’un nombre croissant de publications crédibles, parues au cours des douze derniers mois. Dans un secteur en évolution rapide, disposer d’une sélection de lectures essentielles permet de gagner un temps précieux — et d’empêcher les pays de reproduire des erreurs qui auraient pu être évitées.
Positionnement des IPN dans un environnement marqué par l’évolution rapide de l’IA et des données
Au cours des dernières années, de nombreux pays – de même que des organisations régionales telles que l’Union africaine – ont mis en place des stratégies en matière d’IA et des cadres de gouvernance des données. Trop souvent, ces initiatives sont développées en parallèle, sans véritable coordination. Cela peut entraîner des chevauchements de règles, une concurrence entre les institutions et une pression considérable sur des capacités déjà limitées.
Le Guide actualisé aborde l’IPN dans son contexte, parallèlement à la gouvernance des données et à l’IA. Il n’a pas pour ambition de résoudre les questions délicates de politique liées à l’IA, mais propose plutôt une approche plus pragmatique : il montre comment les politiques en matière de gouvernance des données et d’IA devraient guider la conception des IPN — et comment, en retour, les IPN constituent le levier qui rend ces principes de gouvernance concrètement applicables. En termes simples, les choix de gouvernance déterminent la manière dont les IPN sont conçues ; ces dernières, en retour, déterminent si ces choix peuvent être appliqués uniformément à l’ensemble des services.
Prenons l’exemple de l’identité numérique. Des systèmes d’identité robustes peuvent faciliter le partage de données fondé sur le consentement, en garantissant la sécurité et la protection de la vie privée. À l’inverse, une IPN bien conçue peut permettre un accès contrôlé à des bases de données nationales de haute qualité, favorisant ainsi le développement futur de l'IA en phase avec les objectifs publics. Ces domaines sont interdépendants. Les feuilles de route d’IPN doivent en rendre compte, plutôt que d’aborder « l’IA », les « données » et « l’infrastructure numérique » comme des axes indépendants.
Apprécier les progrès accomplis — et envisager la suite
En fin de compte, la valeur d’une feuille de route d’IPN ne doit pas se mesurer à l’aune de sa publication, mais de son utilisation effective. Le Guide propose des indicateurs qui vont au-delà du lancement : les parties prenantes continuent-elles à se référer à la feuille de route après plusieurs mois ? Les progrès font-ils l’objet d’un suivi et d’une communication ? La feuille de route évolue-t-elle au gré de l’avancement de la mise en œuvre ? Le Guide actualisé fournit des orientations propres à favoriser l’atteinte de ces indicateurs. Il en résultera des IPN plus inclusives, plus résilientes et plus sûres.
Dans le même temps, le nombre de pays ayant pris l’engagement d’adopter les IPN ne cesse de croître. Le Guide peut servir de plateforme de partage d’expériences entre pairs sur les pratiques propres à garantir la réussite des IPN. En tant que consortium d’organismes ayant élaboré le Guide, nous sommes prêts à encourager les pays engagés dans cette dynamique, à les accompagner et à apprendre d’eux. Si vous souhaitez mieux comprendre comment une feuille de route d’IPN peut faciliter ce processus dans votre pays, n’hésitez pas à nous contacter.


