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Des simples infrastructures aux véritables leviers : un nouveau livre blanc sur la mise à l’échelle des paiements instantanés en Afrique

par Co-auteurs : Sabine Mensah (AfricaNenda Foundation), Juliet Maina (Better than Cash Alliance), Habib Attia (Fonds monétaire arable) et David Porteous (Integral) & Holti Banka (Banque mondiale) - 9 mars 2026

Les systèmes de paiement instantané (SPI), aussi appelés « rapides », « en temps réel » ou « immédiats », ne sont plus une simple expérimentation en marge des infrastructures financières. Partout en Afrique, ils s’imposent progressivement comme des atouts nationaux essentiels : des infrastructures publiques numériques fondamentales capables d’accélérer l’inclusion financière, d’intensifier la concurrence et de stimuler la croissance économique.

Aujourd’hui, nous avons le plaisir d’annoncer la publication d’un nouveau Livre blanc conjoint : Mise à l’échelle des paiements instantanés en Afrique : quels choix stratégiques pour les banques centrales ? Ce Livre blanc est le fruit d’une collaboration entre un groupe d’institutions techniques qui œuvrent activement à la conception et au déploiement des SPI à travers le continent : AfricaNenda Foundation, la Banque mondiale, la Better Than Cash Alliance, et le Fonds monétaire arabe. Ensemble, ces partenaires travaillent quotidiennement avec les banques centrales, les ministères des Finances, les régulateurs et les opérateurs de systèmes de paiement. Ce qui nous rassemble, c’est un objectif commun : faire des paiements instantanés inclusifs et interopérables une réalité concrète dans chaque pays d’Afrique.

Toutefois, ce Livre blanc ne se limite pas aux principes de conception technique ou à l’architecture des systèmes. Il pose une question plus fondamentale, destinée à guider les banques centrales et les autorités financières :

pourquoi certains SPI parviennent-ils à devenir des plateformes à l’échelle de toute l’économie, tandis que d’autres stagnent après leur lancement ?

Pourquoi cela importe aujourd’hui

Près de la moitié des États membres de l’Union africaine disposent à ce jour d’un SPI national opérationnel, et de nombreux autres sont en cours de développement. La dynamique s’accélère, portée par les stratégies numériques nationales, les projets d’intégration régionale et la prise de conscience croissante du fait que les paiements instantanés sont à la base de tout, des prestations sociales à la numérisation des commerces.

Pourtant, l’expérience en Afrique et dans le monde montre que le seul lancement d’un SPI ne saurait suffire. L’adoption, la notoriété, la confiance, la durabilité et la concurrence loyale — et non la technologie — constituent désormais les contraintes déterminantes.

À mesure que les paiements instantanés de détail s’intègrent dans les paiements publics, les transferts de fonds et le commerce quotidien, les choix politiques initiaux en matière d’accès, de tarification, de gouvernance et de gestion de la fraude s’avèrent déterminants pour l’avenir. Une fois entérinés, ces choix sont quasi irréversibles – et peuvent conditionner l’architecture du marché pour plusieurs décennies.

Ce Livre blanc vise à accompagner les banques centrales dans cette phase déterminante.

Fondé sur les témoignages des fournisseurs de services de paiement

Ce qui fait la spécificité de ce travail, c’est son fondement empirique. Outre une analyse consolidée des données mondiales, le document s’appuie sur une nouvelle enquête qualitative menée auprès de prestataires de services de paiement (PSP) du secteur privé dans 20 pays africains. Cette enquête comprenait :

  • Des groupes de discussion réunissant des fintechs, des banques et des fournisseurs de services de paiement mobile ;
  • Des entretiens structurés avec des cadres supérieurs de PSP non bancaires, allant des licornes aux acteurs nationaux de plus petite envergure ;
  • Des contributions d’opérateurs de plateformes de paiement actifs dans plusieurs juridictions.

Ces échanges ont fait émerger un constat unanime. Dans des pays dont les SPI se trouvent à des stades très différents de maturité, les PSP ont classé deux obstacles en tête de liste :

  1. Un argumentaire commercial peu convaincant ou trop incertain pour justifier leur participation ;
  2. Les obstacles politiques, juridiques et réglementaires qui relèvent directement du champ de compétence de la banque centrale.

D’autres défis — comme la connectivité, la sensibilisation des consommateurs ou la maturité technique — ont certes leur importance. Mais les prestataires sont formels : sans un modèle économique viable et sans cadre réglementaire prévisible, il est peu probable que l’investissement privé s’inscrive dans la durée.

Tout aussi important, les PSP ont également souligné l’impact concret de certains choix réglementaires sur le terrain : restrictions en matière d’octroi de licences aux institutions non bancaires, inégalité d’accès aux systèmes de compensation et de règlement, imposition de la gratuité sans modèle de financement, insuffisance des mécanismes de consultation ainsi qu’un intérêt limité pour les enjeux de fraude et de règlement des litiges.

Il ne s’agit pas de préoccupations abstraites. Elles déterminent si les paiements instantanés deviendront un service d’utilité courante pour les ménages et les commerçants — ou s’ils resteront un canal de niche.

De la surveillance à la gérance active

L’un des arguments centraux du Livre blanc est que le succès des SPI dépend moins de leurs fonctionnalités que de la gouvernance et des incitations.

Les banques centrales assument d’ores et déjà des fonctions multiples au sein de cet écosystème : elles agissent en tant que régulateur, autorité de surveillance, catalyseur et, de manière croissante, en tant qu’opérateur. Dans de nombreux pays africains, le SPI est désormais détenu ou exploité directement par la banque centrale. Cette réalité présente à la fois des avantages et des risques.

Sur le plan positif, une gestion publique peut accélérer le déploiement là où la coordination entre les acteurs du secteur a échoué. Toutefois, elle engendre également des risques de conflits d’intérêts et impose des besoins accrus en ressources, notamment dans un marché de détail opérationnel 24 h/24 et 7 j/7, aux antipodes des systèmes de règlement brut en temps réel (RBTR) classiques.

Le document invite donc les banques centrales à dépasser la simple surveillance pour adopter une gérance active, en façonnant délibérément la gouvernance, les règles de participation, les cadres de tarification et les mécanismes de confiance.

Concrètement, il propose cinq piliers stratégiques d’action :

  1. Renforcer les capacités internes en matière de paiements
    Constituer des équipes dotées des compétences et des ressources nécessaires pour superviser des écosystèmes numériques complexes et opérationnels en continu.
  2. Piloter activement le développement des SPI
    Réunir les parties prenantes, harmoniser l’action des régulateurs et inscrire les SPI au cœur des stratégies nationales de paiement.
  3. Renforcer de manière proactive la confiance dans le numérique
    Lutter contre la fraude, les arnaques et les litiges grâce à des approches nationales coordonnées et des cadres de responsabilité clairement définis.
  4. Façonner délibérément un modèle économique viable pour les PSP
    Clarifier la tarification, réduire les coûts de conformité disproportionnés et comprendre les différents modèles de prestataires.
  5. Supprimer les obstacles inutiles à la participation des institutions non bancaires
    Permettre un accès encadré au système de compensation — et, dans certains cas, au système de règlement — afin de renforcer la concurrence et l’inclusion.

Ces cinq piliers reposent tous sur un principe simple : un SPI doit être considéré comme une infrastructure publique numérique au service de l’ensemble du marché, et non comme un simple projet technologique.

Cinq questions que toute banque centrale devrait se poser

Plutôt que de mesurer le succès à l’aune des dates de lancement ou des spécifications techniques, le Livre blanc encourage les banques centrales à évaluer leurs progrès au travers de questions axées sur les résultats, dont l’évolution doit être suivie dans le temps :

  • Le système est-il utilisé quotidiennement par les ménages, les commerçants et les pouvoirs publics, ou seulement de manière occasionnelle ?
  • La gouvernance est-elle crédible et à l’abri des conflits d’intérêts ?
  • Bénéficie-t-il de la confiance des consommateurs comme des fournisseurs ?
  • Est-il viable sur le plan financier et opérationnel ?
  • Est-il neutre sur le plan concurrentiel ?

Ces questions sont tout aussi cruciales pour les pays qui mettent en place leur premier SPI que pour ceux qui aspirent à des systèmes plus avancés et interopérables.

Un cadre pour des décisions éclairées

Il n’existe pas de modèle type pour les paiements instantanés en Afrique — et il ne devrait pas y en avoir. Le contexte local est déterminant.

Il existe néanmoins des schémas récurrents permettant d’identifier les facteurs de succès et les causes d’échec. Les systèmes qui se développent à grande échelle ont tendance à privilégier l’ouverture, une réglementation proportionnée, un dialogue structuré avec les acteurs du secteur et une attention constante portée à la confiance. Ceux qui stagnent souffrent souvent d’un manque de clarté dans les incitations, d’une gouvernance fragmentée ou d’un contrôle trop centralisé.

Ce Livre blanc propose un cadre pratique pour aider les banques centrales à opérer ces choix de manière réfléchie, en s’appuyant à la fois sur des données probantes mondiales et sur l’expérience concrète des PSP africains.

Pour les pays ne disposant pas encore d’un SPI, c’est l’occasion de bâtir sur des fondations dont la capacité à passer à l’échelle est avérée.

Pour ceux qui disposent de systèmes opérationnels, c’est un rappel que la maturité est un parcours qui exige une vigilance, une adaptation et une collaboration constantes.

L’enjeu est de taille : des paiements instantanés qui servent véritablement de plateforme pour l’inclusion, une croissance économique accélérée et la résilience des économies africaines.

Nous invitons les banques centrales, les régulateurs, les partenaires au développement et les acteurs du marché à s’approprier ces conclusions et à poursuivre le dialogue sur les moyens de faire passer les SPI africains de simples infrastructures à de véritables leviers.


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