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Journée internationale des droits des femmes 2024 : renverser les barrières, accélérer les progrès.

par Bery Dieye, Responsable de la mobilisation des acteurs et du contenu numérique - 6 mars 2024

La Journée internationale des droits des femmes est toujours l’occasion de se pencher sur les avancées réalisées en matière d’égalité des genres et d’estimer le chemin qu’il reste à parcourir, tous domaines confondus. Le thème de cette année, « Investir dans les femmes : accélérer les progrès » fait écho à l’un des appels à l’action que nous avons lancés dans notre dernier rapport intitulé Rapport 2023 sur l’état des lieux des systèmes de paiement instantané inclusifs en Afrique (SIIPS 2023). Nous avons notamment préconisé « d’investir dans des systèmes de paiement instantané inclusifs afin de lever les obstacles à l’inclusion financière des femmes ».

Selon les données issues de l’étude de marché que nous avons recueillies aux fins du SIIPS 2023, l’écart entre les hommes et les femmes en matière d’adoption et d’utilisation des paiements numériques reste un défi important, car des disparités flagrantes persistent dans toute l’Afrique subsaharienne (« ASS »). Personnellement, j’ai été témoin de l’impact de ces barrières sur les femmes de ma communauté, où l’accès aux services financiers ressemble souvent à un combat de haute lutte.

Ma cousine, Khady, m’envoie régulièrement les bénéfices qu’elle a générés avec sa petite entreprise pour les garder en sécurité depuis que je lui ai expliqué ce que fait mon organisation, AfricaNenda. Elle possède un compte d’argent mobile par le biais duquel elle m’envoie ces économies, mais elle ne se sent pas en confiance pour garder de l’argent sur son téléphone, après avoir perdu de l’argent à deux reprises à cause de transactions frauduleuses. « L’argent sera plus en sécurité avec toi », m’a-t-elle dit. « Tu connais bien le secteur et, dans le pire des cas, si tu étais victime d’une fraude, tu as les reins suffisamment solides pour me rembourser. »

Ce raisonnement, à la fois drôle et plein de bon sens, montre comment le manque d’éducation financière et la peur de la fraude créent des barrières pour les femmes. Le Rapport SIIPS le souligne à l’aide de données sur des femmes au Cameroun et au Sénégal qui ont cessé d’utiliser les paiements numériques après avoir été victimes de fraude, ou dont le manque d’éducation financière les entrave pour comprendre le fonctionnement des systèmes de paiement, ce qui fait d’elles des proies faciles pour les fraudeurs.

Les données du Rapport SIIPS mettent également en évidence les préjugés systémiques qui perpétuent les inégalités entre les hommes et les femmes en matière d’accès aux services financiers. Par exemple, ma cousine Khady a éclaté de rire lorsque je lui ai suggéré d’ouvrir un compte d’épargne auprès d’une institution de microfinance locale au lieu de m’envoyer ses économies chaque mois. « Tu veux que les gens pensent que je suis riche ? », m’a-t-elle demandé, puis de poursuivre, « Les banques, c’est pour les riches et les intellectuels. Et si mon mari découvre que j’ai un compte en banque, je suis dans le pétrin. »

Le commentaire de Khady fait écho à ceux des femmes interrogées dans le cadre de la collecte de données pour le Rapport SIIPS. Nombre d’entre elles ont déclaré manquer de confiance en elles lorsqu’il s’agissait de services financiers numériques et que les normes sociales et la pression les empêchaient d’ouvrir un compte. Si elles ne sont pas exposées aux services financiers par l’utilisation d’un compte, elles ne peuvent pas acquérir l’expérience qui leur permettrait de gagner justement cette confiance. Selon la Banque mondiale, il existe six pays africains où il est légalement interdit aux femmes d’ouvrir un compte bancaire sans le consentement de leur mari.

Outre la confiance financière et les normes sociales, le Rapport SIIPS recense d’autres obstacles structurels à l’accès et à l’utilisation des paiements numériques par les femmes, notamment l’accès à un téléphone portable, l’accès à l’internet, la détention de documents d’identité légaux et l’accès à des services conçus pour répondre aux besoins des femmes.

La plupart de ces obstacles sont connus de l’écosystème, et certains acteurs s’efforcent déjà d’y remédier — dans certains cas en capitalisant sur la technologie pour permettre aux femmes de prendre le contrôle de leur avenir financier. Il y a des lueurs d’espoir et des possibilités de progrès. Le Rapport SIIPS présente des mesures concrètes que les parties prenantes peuvent prendre pour promouvoir les paiements numériques intégrant une dimension de genre, afin d’uniformiser les règles du jeu et de créer un écosystème financier plus équitable. Les pistes proposées sont les suivantes :

  • Mettre en place des mécanismes de recours efficaces pour lutter contre les interruptions de service et combattre la fraude. Grâce à des mécanismes de recours efficaces, les femmes comme Khady bénéficieraient d’une assistance immédiate pour faire face à une transaction frauduleuse et récupérer les éventuels fonds perdus. Cela permettrait non seulement de protéger ses intérêts financiers, mais aussi de renforcer sa confiance dans l’utilisation des services de paiement numérique, ce qui contribuerait in fine à son inclusion financière et à son autonomisation.
  • Investir davantage dans l’éducation financière des femmes. Chacun d’entre nous a, dans son entourage, une « Khady » qu’il peut coacher.
  • Réexaminer les réglementations en fonction de leur impact différentiel sur les femmes et les hommes. Les banques centrales pourraient évaluer les réglementations afin d’appréhender leurs impacts selon le genre et repenser celles qui limitent l’autonomie financière des femmes.
  • Exploiter les données ventilées par genre pour identifier les possibilités de conception de produits et de services adaptés aux besoins des femmes. Par exemple, si l’analyse des données révèle que les femmes de la communauté de Khady préfèrent les interfaces utilisateur simplifiées et les fonctions de sécurité renforcées, les fournisseurs de services d’argent mobile peuvent développer des applications personnalisées qui donnent la priorité à ces caractéristiques. En outre, en analysant les habitudes de dépenses et les comportements financiers des femmes, les prestataires peuvent proposer des produits financiers adaptés, tels que des comptes d’épargne avec des options de retrait flexibles ou des microcrédits assortis de taux d’intérêt plus bas.
  • Intégrer davantage de femmes en tant qu’agents dans les communautés. L’édition 2023 du Rapport SIIPS a montré que les femmes se sentaient plus en sécurité avec des agents féminins. En outre, les agents féminins pourraient être d’excellentes promotrices de l’éducation financière.

Continuons donc à célébrer la Journée internationale des droits des femmes, mais surtout, agissons ! Saisissons l’occasion d’investir dans l’inclusion financière et l’autonomisation des femmes. En renversant les barrières et en donnant accès aux ressources, nous pouvons accélérer les progrès vers l’égalité des sexes et l’autonomisation économique. Qu’il s’agisse de soutenir des initiatives d’éducation financière, de plaider en faveur de politiques qui promeuvent des services financiers inclusifs à raison du genre ou d’investir dans des entreprises dirigées par des femmes, chaque action compte, qu’elle soit le fait d’un individu ou d’un pays. Je continuerai à sensibiliser ma cousine Khady jusqu’à ce que je parvienne à la convaincre d’ouvrir un compte d’épargne ou de garder elle-même son argent dans son portefeuille électronique, en espérant que l’infrastructure lui permettra d’accéder aux services dont elle a besoin et que la réglementation sera suffisamment souple pour qu’elle puisse ouvrir un compte. Au niveau continental, les efforts de collaboration menés par des organisations comme AfricaNenda contribueront à bâtir un avenir où l’inclusion financière ne connaîtra pas de frontières entre les sexes.

Ensemble, donnons aux femmes les moyens de prendre le contrôle de leur avenir financier et ouvrons la voie à une société plus inclusive et plus équitable.


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